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14/12/2017 : ©CNMP
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Il m

Il m’avait énervé. J’écris il, mais en fait, je ne sais pas s’il s’agit d’un " il " ou d’une " elle ". Peu importe, ce sera " il ". Donc, il m’avait énervé.

Je rêve, avait-il écrit, vous en êtes encore à débattre sur les diplômes, c'est un peu ringard cela fait 40 ans que débutait ce genre de plaisanterie. De toute façon ce n'est pas un diplôme qui fait de qui que se soit un soignant. Ce n'est pas en demandant de théoriser comme si cela allait de soit que les conditions à une meilleure relation thérapeutique seront requises. Les diplômes quels qu'ils soient ne donnent que l'autorisation d'exercer un travail, il n'existe aucune recette magique pour aborder (dans le cas particulier du soin en psy) un travail relationnel ".

Le peu d’infirmier qui reste en moi a bondit. S’il rêve, moi je cauchemarde. J’ai donc saisi mon clavier et j’ai tapé dessus frénétiquement. Comme si c’était un punching-ball.

C'est tellement facile de remettre en cause les "diplômes" quand rien ne vous menace, quand le vôtre n'est pas remis en cause.

Les infirmiers psy seraient ringards parce qu'ils se préoccupent de leur reconnaissance, à ce que je sache ce ne sont pas les infirmiers qui ont protégé la profession de psychologue en interdisant à des docteurs en psychologie de se dire psychologues. Toutes les professions se protègent et protègent leur diplôme ou leur pratique. Les querelles qui opposent les psychanalystes, qui sont à l’origine de ces écoles diverses et variées n’ont-elles pas pour cause la question de la transmission ? Or, la question du diplôme n’est elle pas aussi celle de la transmission d’un savoir sur la folie ? Les infirmiers sont ringards mais pas les psychologues, pas les psychanalystes ?

Si vous lisez Dejours, vous verrez l'importance de la reconnaissance au travail, celle-ci se manifeste entre autres par la reconnaissance d'un diplôme. Une telle critique est d'autant plus malvenue que les ISP ont accompagné les cures de Sakel (soin de réa, psychothérapique et socialisant) sans diplôme, qu'ils ont accompagné les électrochocs, les enveloppements humides, les malariathérapies sans diplôme. Cette absence de diplôme était l'occasion de les traiter comme des esclaves. Ainsi devaient-ils demander une permission pour sortir de l'hôpital, ainsi devaient-ils demander l'autorisation de se marier. Je n'apprends rien à un féru d'histoire comme vous. Qui a fait du secteur une réalité vivante qui a entraîné la fermeture d’un nombre incroyable d’unités ? Les psychologues, les analystes, par les psychiatres ? Non, c’était le travail des infirmiers qui allaient à domicile, qui inventaient une pratique qui a inspiré les soignants de nombreux pays. Pourquoi les Américains venaient-ils à La Queue-en-Brie ? Pour rencontrer des psychiatres qu’ils pouvaient croiser dans les Congrès médicaux ? Non, pour voir à l’œuvre ces infirmiers et leur drôle de connivence avec ces patients psychotiques qui quittaient l’asile et retrouvaient un semblant de vie sociale. Ces infirmiers que tout le monde prenait pour des gardiens, pour des matons n’avaient pas 28 mois d’études.

Vous connaissez certainement cela par cœur.

Comme vous n'ignorez pas que les ISP sont essentiellement d'origine ouvrière et que leur diplôme était le seul qu'ils possédaient, qu'il était ce qui les sortait (un peu) de la classe ouvrière, qu'en annulant purement et simplement ce diplôme on les renvoie à cette classe qu'ils avaient l'illusion d'avoir quitté.

Vous n'ignorez certainement pas non plus qu'il s'agit dans l'histoire du monde du travail de la première profession qui disparaît sans qu'aucun élément de progrès n'en soit responsable, sans que disparaisse l'objet sur lequel portait leur activité, sans contrainte économique. Ringardise ? Certainement. N’empêche que tout cela a un parfum de lutte des classes qui ne nous rajeunit pas. Il est un sociologue qui a écrit quelques petites choses pertinentes sur un sujet proche, Bourdieu je crois. Il est question d’héritier, de reproduction sociale. Avec cette ringardise des diplômes, ne mettez-vous pas en œuvre, la reproduction d’un certain clivage social ? Qu’on essaie de supprimer les psychiatres pour voir s’il n’y aura pas un surgissement encore plus important de ringardise.

Vous n'ignorez certainement pas qu'un diplôme est un acte symbolique, un écrit qui atteste la capacité d'un individu à accomplir un certain type de travail, la réussite à un certain nombre d'épreuves. L'écrit reste. Un diplôme peut se dévaluer mais il reste. En rayant ce diplôme et cette profession d'un trait de plume, c'est l'écrit lui-même qui est atteint. C'est la possibilité de symboliser. Relisez Lacan (Le séminaire sur les Psychoses), lorsque Lacan parle de l'intendant marocain qui ne sait pas lire. Peu importe le contenu de la lettre que lui tend Lacan, ce qui est écrit c'est qu'il est reconnu, accrédité, autorisé. La suppression du diplôme d'ISP signifie le contraire. Ils ne sont plus accrédités, plus reconnus, plus autorisés. Ils n'ont plus de papier à faire valoir. Ils n'ont plus de légitimité. Plus de reconnaissance. Déjà qu’en terme de légitimité sociale c’était pas le top. Vous avez vu, vous, des infirmiers psy se rendant au domicile, accompagnant un patient à la sécurité sociale ? Non, l’iconographie cantonne l’infirmier à l’asile. C’est l’éboueur pas le retraiteur.

Il est certain que ce n'est pas un diplôme qui fait le soignant, encore que. Seriez-vous prêt à donner votre corps à un chirurgien sans diplôme ? A confier votre voiture à un bricoleur du dimanche ? Soigner est certainement plus complexe qu'ouvrir un corps ou réparer une voiture. Alors ?

Se préoccuper des diplômes, c’est ringard. Vous devez être sacrément ringard vous-mêmes.

Comment imaginer que cette absence de légitimité des soignants ne puisse pas retentir sur le soin ?

Ce type d'arguments est quasi fasciste et ouvre la porte à tous les autodafé. Allons y, brûlons les livres et toute la théorie qu’ils contiennent. C'est d'une certaine façon la négation du savoir, de la transmission, de ce qui est symbolique. Demandons au ASH, aux aides-soignantes de faire des psychothérapies. Après tout pourquoi pas ?

Le problème est que l'histoire que vous chérissez montre que sans formation les soignants se comportent souvent en matons (qu'ils soient formés n'impliquent pas qu'ils renoncent à l'être mais ça diminue les risques). Cela ne veut pas dire que certains ne se dégagent pas par leurs aptitudes relationnelles innées mais ils sont la minorité.
Je reprends le fil du message.

Que vous soyez nanti de l'un ou l'autre diplôme, vous serez confronté à mettre en place des actes visant à votre propre perte, vous devrez créer dans cet espace libre entre vous et le fou un acte co-créateur respectant les écologies des deux partenaires cet acte est en perpétuel mouvement ce qui est fait aujourd'hui sera de toute façon modifié demain. Si une possibilité de réfléchir aux actes effectués existe cela ne se fera que dans une réflexion commune encore faut il accepter la critique de l'autre. Bien entendu à moins d'être un peu parano cette réflexion doit être ouverte à l'ensemble de l'équipe toutes catégories socio-professionnelles confondues. Mais je doute que des changements profonds surviennent dans cet monde fermé qu'est la psy. Je continue à penser qu'il n'y a que deux actes thérapeutiques à l'asile l’entrée et la sortie du fou entre les deux ce n'est que du remplissage, du bricolage. "

Ma colère n’était toujours pas apaisée. Je poursuivais donc ma plaidoierie.

Vous ne devez pas passer beaucoup de temps sur le terrain pour penser que l'on puisse mettre en place des actes visant notre propre perte ou quoi que ce soit d'autre. Pour mettre en place des actes il faut y être autorisé. Or sans diplôme, même si vous êtes conscients de devoir travailler à votre perte, même si vous êtes un thérapeute inné de qualité, vous n'êtes pas autorisé à parler avec les patients, vous êtes relégué au balayage humide, à la vaisselle. L'écologie du soignant est aussi fonction de sa reconnaissance sociale.

Pourquoi réfléchirions-nous avec qui que ce soit. Je ne peux accepter la remise en cause que si je suis assis, reconnu, que si ma parole est entendue. Dans l'institution, on ne reconnaît que ceux qui sont diplômés, voire même universitaires. Regardez ce qui se passe quand une ASH ou une aide-soignante intervient en réunion. Elle est vite remise à sa place. Le psychologue regarde le médecin, les infirmiers et les cadres sont outrés et remettent vite la malheureuse à sa place. Regardez ce qui se passe quand un infirmier se risque à essayer de théoriser sa pratique.

Quant à votre représentation de ce qui est thérapeutique, l'histoire montre qu'à l'asile que vous décrivez il n'y a qu'un acte thérapeutique : l'entrée.

Pour le reste, ce n'est même pas du bricolage.

Un point tout de même. Ricoeur, Jodelet, Douglas ont mis en évidence la notion de souillure. Le fou serait l’équivalent d’une souillure qui mettrait à mal le lien social. Il représenterait quelque chose de matériel qui se transmet par contact et contagion. Cette souillure contamine ceux qui sont le plus proches du fou : les infirmiers (des matons), les psychiatres (plus fous que leur malade c’est bien connu). Si la profession d’ISP a été supprimée c’est en raison d’un " oubli ". Le fonctionnaire responsable de la validation des diplômes au niveau européen a " oublié " de signaler qu’il existait des infirmiers psy en France. Franchement, cet " oubli " ne ressemble-t-il pas à un lapsus ? Comment imaginer que ce lapsus ne retentisse pas aussi sur le malade et sur la qualité de l’accompagnement ?

" Pour modifier le cours de l'histoire encore faut-il la connaître, je suis effaré de cette méconnaissance lors de mes fréquentes rencontres avec le personnel. Qui connaît encore, mais surtout ce qu'ils ont fait ou écrit les Bonnafé, Mignot, Guattary, Le Guillant, Tosqueilles, Cooper, Basaglia et les autres. J'ai commencé à découvrir l'asile en 1955 et je savais qui était Pinel, Esquirol, Moreau, De Clairembeault c'est aussi parce que je savais ce qu'ils avaient fait que j'ai pu participer à ma façon à l'évolution et au changement sans toutefois réussir à ce que les h.p. ferment. Qui connaît encore les mouvements militants qui ont bousculé l'ordre psy les Cemea, l'Aerlip, le Gia, Garde Fou, Les Cahiers pour la folie ....Alors vous comprendrez que vos querelles de diplôme me semble mesquines et sans fondement et ringardes. "

Quant à l'histoire, je lui attache la même importance que vous. Mais savez-vous qu'avec cette disparition du diplôme de psy, l'histoire n'est plus enseignée parce que jugée peu importante, et qu'on n'a pas le temps de traiter tout le programme. L’enseignement des soins aujourd’hui repose sur le comportementalisme nord-américain. Vous pensez que c’est avec de telles théories que les soignants vont travailler à leur propre perte ?

Je note par ailleurs que ces héros dont vous parlez ne savaient pas que les infirmiers pouvaient penser, écrire, publier, théoriser. Relisez VST, relisez les ouvrages publiés par les Editions du Scarabée, combien de soignants (je ne parle même pas des infirmiers) y ont-ils publiés ?

Pourquoi cette attitude des ancêtres médecins n'existe-t-elle qu'en France ? Pourquoi la France est-elle un des très rares pays où n'existe aucun troisième cycle autour du soin ? Comme si le soin ne saurait être un champ de connaissance autonome ?

Il y a une façon de nier les différences : différences de classe, différences d'exercice, différences de sexe (comment oublier que les infirmières sont des femmes et qu'elles sont soumises aux mêmes aléas machistes que leurs consœurs et qu'il s'agit là de quelque chose de spécifiquement latin ?) très déplaisante.
Faisons comme si. Pas de diplôme, tous soignants, embrassons-nous Folleville. Dans vos références historiques et philosophiques, vous avez dû oublier Michel Foucault.

Vous trouverez peut-être le ton de ma réponse déplaisant mais un fin clinicien tel que vous semblez l'être reconnaîtra la position dépressive et le travail de deuil à l’œuvre. Parce que, quel que soit ce que vous pensez, il s'agit bien pour les infirmiers psy d'une perte.

Dominique Friard.
à partir d'un échange sur le forum serpsy

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